Fils unique de la respectable famille Aën’Ar-Feiniel, O’lendÿl était un jeune haut-elfe à l’avenir tout tracé. Dès son plus jeune âge, et comme beaucoup de représentants de son espèce, le jeune elfe disposait d’un don naturel pour la magie. Les hauts elfes n’avaient pas pour habitude de materner leurs enfants, encore plus lorsqu’il s’agissait de familles importantes. Lórindol, malgré tout l’amour paternel qu’il pouvait ressentir pour son fils, ne fut pas un père très présent dans les jeunes années de son enfant -soit environ cinquante ans. Sa mère toutefois, Ilenwë, fut plus présente et O’lendÿl développa naturellement un lien plus fort avec celle-ci. Sa famille, bien qu’elle n’était pas la plus influente, car il existait de nombreuses familles nobles, bénéficiait tout de même d’une place de choix. Lórindol, le père d'O'lendÿl, faisait partie des conseillers les plus proches du Roi, il était aussi un mage reconnu. Ce “rang” permet au jeune elfe de bénéficier d’une éducation de la plus grande qualité. À l’adolescence, sa mère le laissa petit à petit se débrouiller, il étudia alors la linguistique, la magie, les arts et il était capable de passer de nombreuses heures à feuilleter des ouvrages centenaires regroupant toutes les informations possibles et inimaginables sur la moindre petite chose qui constituait le vaste monde. Bien qu’il n'eût alors jamais posé un pied en dehors du royaume des Elfes, O’lendÿl connaissait déjà bon nombre de choses, il avait le nom, le soutien indéfectible de ses parents et les compétences pour devenir un fier représentant de son peuple.
Au fil des années, O’lendÿl se tourna peu à peu vers l’étude des arcanes, il avait pour ambition de devenir un jour l’un des plus puissants mages de son peuple et, de ce fait, d’avoir une place toute particulière à la cour de Roi. Les mages étaient de grands sages, des elfes dotés d’une culture sans limites, connaissant à la fois l’histoire de leur propre peuple et celle des autres races arpentant le monde. Tout bon Roi bien avisé se devait de s’entourer de ce genre de personnes afin de gouverner au mieux les siens.
Pour O’lendÿl, la magie était plus qu’un simple tremplin pour se hisser à une place confortable dans la société, c’était une véritable passion que rien ne pouvait freiner. Ni la faim ni la fatigue ne semblaient en mesure de ralentir le jeune haut elfe dans sa soif d’apprentissage. Il devint rapidement l’un des élèves les plus prometteurs, sa rigueur forçait le respect de ses pairs et lui ouvrait de nombreuses portes qui lui permirent d’étudier avec les meilleurs mages de son temps.
Après plusieurs siècles d’études parmi les plus grands mages, O’lendÿl put enfin prétendre lui-même à l'ascension au rang de mage et d’être enfin reconnu comme tel; il avait alors sept cents ans, et l’on pouvait le considérer comme un elfe adulte.
Il lui fallut encore plusieurs dizaines d’années pour se perfectionner et être capable de créer ses propres sortilèges. La création de nouvelles incantations n’avait pas forcément une grande utilité, mais cela témoignait de l’expertise dont était capable de faire preuve le jeune mage. Toujours motivé par cette volonté d’exceller en tous points dans son art, O’lendÿl allait même jusqu'à corriger des incantations déjà existantes, afin de les rendre plus efficaces et plus simples à utiliser pour les jeunes étudiants en magie. Il abordait toujours le travail des autres avec un profond respect. S'il est vrai qu'il ne pouvait prétendre être l'égal des premiers mages, et ce, malgré un talent certain, il pouvait cependant tenter de peaufiner leur travail de sorte à leur faire honneur.
Avec ce titre de Mage, O'lendÿl pouvait aussi bien continuer ses études qu’enseigner l’art des arcanes aux jeunes générations. Cela dit, ses grands talents ne le prédestinèrent pas à devenir bon pédagogue et il s'avéra même un piètre professeur. Ce défaut attrista le jeune mage qui, alors, redoubla encore une fois d’efforts pour exceller là où cela se montrait nécessaire.
***
C’est un peu avant d’atteindre l’âge symbolique de mille ans qu’O’lendÿl rencontra celle qui serait un jour son aimée, Ei’lonwy. L’union des deux elfes fut une bonne chose, car cela permit d’unir deux familles nobles influentes. Durant cette période, O’lendÿl fut un peu moins assidu en magie, car il voua la majeure partie de son temps à cette nouvelle vie qui s’offrait à lui. Il s’installa avec sa compagne et leur union fut célébrée une dizaine d’années plus tard, sous la bénédiction des deux familles. Il replongea bien vite dans l'étude des puissances magiques, élargissant toujours davantage ses compétences. L’elfe développa aussi une nouvelle passion pour les arts oubliés et parfois, interdits, ceux sur lesquels peu de personnes avaient été en mesure de glaner des informations. Les nouvelles recherches d’O’lendÿl attirèrent malgré elles l’attention de personnes influentes qui ne voyaient pas la chose d’un bon œil. Pour une majorité des érudits de son peuple, les forces obscures n’avaient leur place qu’au sein des ténèbres, elles ne méritaient nullement l’attention d’un mage aussi prometteur.
***
C’est aux alentours de ses mille deux cents ans que la politique extérieure du royaume des elfes changea. Un conflit éclata entre le peuple elfique, et celui des Hommes dont l’expansion se faisait de plus en plus importante. Cette expansion alla même jusqu’à menacer le territoire elfique, car les humains se fichaient bien d'empiéter sur des terres qui ne leur appartenaient pas. Parcelle après parcelle, le territoire des elfes fut lentement réduit. La situation se dégrada plus encore lorsque les humains commencèrent à arrêter et jeter en prison les elfes qui foulaient leur soi-disant terre, justifiant les multiples arrestations par des balivernes et lois au fondement douteux. Avec ce climat de tensions grandissantes, la guerre ne tarda pas à être déclarée.
O’lendÿl, à l'instar d’autres mages, fut réquisitionné pour participer au conflit et devint officiellement Mage de Guerre. Les pratiquants des arcanes étaient des personnes puissantes capables du meilleur comme du pire, et en temps de guerre la magie était particulièrement efficace lorsqu’il s’agissait de créer une brèche dans une formation ennemie. Le conflit, bien que court, n'en fut pas moins meurtrier et fit des ravages dans les deux camps. Si, dans un premier temps, O’lendÿl fut contre l’utilisation de la magie dans cette guerre, il n’eut d’autre choix que de s’y résigner lorsque son père mourut dans une embuscade orchestrée par l'ennemi.
C’est alors qu’une idée germa dans l’esprit de l'elfe ; s’il était possible d’utiliser la magie dans cet affrontement, pourquoi ne pas utiliser celles qui demeuraient oubliées ou interdites ? La guerre nécessitait parfois de faire des choix, des choix lourds de conséquences. Il avait vu nombre de guerriers mourir, nombre d’amis partir au combat sans jamais revenir. Il se jura de faire tout son possible pour ne plus perdre une seule bataille, pour venger la mort des innocents, et c’est ce qu’il fit.
Convaincu que lui seul aurait l’audace de se lancer dans une telle entreprise, O’lendÿl n’hésita pas à contourner les sceaux magiques qui empêchaient d'accéder au peu de grimoires qui contenaient des informations sur les sortilèges défendus. Le haut elfe choisit au hasard un ouvrage parmi d'autres, celui-ci traitait principalement des forces occultes, mais aussi d’une “magie des Ombres”. Sans hésitation il déroba l’ouvrage tout en laissant les sceaux magiques intacts pour que personne ne puisse remarquer son passage. En parallèle de la guerre contre les Hommes, O’lendÿl étudiait l’ouvrage ancestral avec grand intérêt. Si au début l’idée d’apprendre quelque chose de prohibé l'inquiéta, la difficulté qu’il rencontra pour réaliser ces nouvelles incantations le rassura. Il pensait qu’une forme de magie dangereuse serait facile à aborder, le but étant d’avoir le plus d'adeptes possible pour provoquer le chaos. Mais ce ne fut pas le cas, il dut d'ailleurs travailler davantage encore que par le passé. Il apprit à prononcer chaque mot correctement, de tels exercices lui prirent beaucoup de temps, beaucoup d’énergie et le firent s’éloigner de sa bien-aimée.
Plus il maîtrisait de nouvelles incantations, plus il adoptait un comportement taciturne et lunatique. L’Elfe semblait être à fleur de peau en permanence, ses cheveux autrefois blonds commencèrent à prendre une teinte cendrée. L’on pouvait voir la fatigue creuser son visage et son entourage commençait à s’inquiéter, sans pour autant se douter de ce qu’il préparait en secret. La magie de l’ombre demandait beaucoup d’énergie pour être utilisée, il suffisait de lancer deux ou trois sorts pour être épuisé. En poursuivant ses recherches, l’elfe découvrit qu’il existait une ancienne technique permettant de canaliser la puissance des sortilèges par le biais d’inscriptions qu’il était nécessaire de peindre sur son corps. Si les explications contenues dans le grimoire se révélaient exactes, alors il pourrait être capable de lancer des sorts beaucoup plus puissants, tout en ne s’épuisant pas, ou moins.
L’elfe fut patient, il attendit un jour bien précis comme l’indiquait le rituel. Seul et armé d’un fin pinceau, il commença à dessiner les différentes formes sur son torse, remontant légèrement sur son cou et ses épaules afin que cela ne puisse pas être vu. Joignant ses deux mains, il commença la longue incantation pour imprégner les lignes du pouvoir des “ombres”. Lorsqu’il termina, rien ne se passa, et cela durant plusieurs minutes. O’lendÿl cru avoir raté une étape, un élément clé permettant d’accomplir correctement son sort, pourtant certain que tout avait été correctement accompli. Alors qu’il allait tenter l’incantation pour la seconde fois, certaines des lignes qu’il venait de tracer se mirent à briller d’une teinte bleutée. L'éclat se fit de plus en plus intense jusqu’à lui brûler les chairs. L’elfe eut l’impression d’être marqué au fer rouge, la sensation de brûlure était si intense qu’il tomba à genou en tentant de réprimer les râles de douleur. La souffrance ne dura pas plus d’une minute et disparut aussi vite qu'elle était apparue.
Les lignes venaient de fusionner avec sa peau.
***
Ei’lonwy fut la première personne à découvrir ce que tentait d’accomplir O’lendÿl. Elle le trouva un jour évanoui dans son laboratoire d’étude après ne pas en être sorti durant plusieurs jours, oubliant même de se nourrir. Cependant, et seulement par amour, elle ne divulgua jamais ce lourd secret qui pesait sur ses épaules. Il ne lui avait pas tout expliqué, mais elle savait qu’il étudiait une forme de magie très ancienne et dangereuse qui permettrait à leur peuple de gagner la guerre. Elle avait confiance, car elle savait qu'il ne faisait cela qu'à dessein d'assurer la sécurité des leurs.
Plus d’une année fut nécessaire au mage de guerre pour “maîtriser” la magie des ombres. Dès lors qu'il eut dompté cet art, les sortilèges ne l'épuisèrent plus. L'entièreté de sa chevelure avait adopté une teinte cendrée, mais le plus important fut qu’il se sentit finalement capable d’employer cette nouvelle force en combat.
Les actions du mage de guerre divisèrent son peuple lorsqu’il usa de ses nouvelles techniques lors des dernières batailles à la fin de la guerre. La magie se révéla aussi efficace que terrifiante, au point que décrire les blessures qu’elle put occasionner serait trop morbide.
O’lendÿl se retrouva alors dans une drôle de situation; il fut rapidement considéré comme un traître, car il avait outrepassé les interdictions des anciens, pourtant, ses motivations, c'est-à-dire de vouloir sauver les siens, lui valurent de ne pas être chassé, ou tué. Au fil des combats, il développa une haine de plus en plus viscérale à l’égard des humains. La guerre se termina après une dizaine d’années de conflits, la victoire fut volée par les elfes.
Le mage sombre avait marqué l’esprit de nombreux combattants au fil des batailles, en bien comme en mal.
Le Seigneur des Elfes fut félicité pour l’éradication des Hommes dans les marais. À côté de cela, les actions, et le “sacrifice” auquel O’lendÿl avait consenti ne furent pas reconnus.
Bien que respecté, à présent, son nom était synonyme de doute. Personne ne connaissait suffisamment les anciennes magies oubliées pour comprendre leur effet sur le corps et l’esprit, c’est pour cela qu’elles étaient d’ailleurs interdites. L’elfe était sans doute le plus qualifié dans ce domaine.
Si l’on oubliait les marques qu’il avait sur le corps et la nouvelle couleur de sa chevelure, il semblait en parfaite santé, pourtant il n’était plus le même elfe qu’avant la perte de son père et l’avènement de cette terrible guerre.
La paix étant de nouveau instaurée, il fut ordonné au mage de guerre de ne plus étudier les arts occultes et de reprendre le chemin de l’étude des magies plus conventionnelles afin de l’enseigner aux jeunes générations de sorte à racheter les actes sombres auxquels il s’était livré durant la guerre. O’lendÿl, bien que frustré, obtempéra, du moins en apparence. Il était hors de question pour lui d'ignorer les possibilités offertes par ses nouvelles compétences. Il demeurait persuadé que les Hommes finiraient par revenir aussi, comptait-il être prêt.
***
À genou devant le Roi, les mains attachées par des liens ensorcelés l’empêchant d’utiliser la magie.
Il attendait.
La salle du jugement était pleine à craquer, tous les représentants des grandes familles nobles étaient présents pour assister au procès du mage de guerre déchu, de l'apostat, comme certains aimaient à l’appeler. Le conseiller du Roi se redressa et fit taire l’assemblée, il se posa face au mage traître et ouvrit la séance.
- O’lendÿl Aën’Ar-Feiniel, que certains, ici présents, nomment « le mage déchu », « l’apostat » ou encore « La main noire ». Vous êtes accusé de bien des crimes, la liste est si longue que je crains ne pas être en mesure de tous les citer. Vous avez corrompu et conduit à la déchéance plusieurs soldats pour vous lancer dans une croisade personnelle contre le peuple des Hommes. Vous et vos guerriers avez incendié plusieurs villages, tué des innocents et vous avez menacé, de par vos actes, la paix entre nos deux peuples. Qu’avez-vous à répondre à ses accusations ?
Le mage releva la tête, la lumière environnant l’aveuglait, il avait passé tellement de temps dans les geôles du château de Maenor qu’il en avait oublié la caresse du soleil et le souffle du vent.
-
J’ai agi pour défendre mon peuple, notre peuple, tel que je l’ai fait par le passé… - Le passé… Nous sommes en paix avec les Hommes depuis des centaines d’années, une paix que vous avez mise en péril en massacrant leurs sujets et au nom de quoi ? Notre protection ? Notre peuple n’a pas besoin de votre protection.
-
Et pourtant nos frontières reculent chaque jour alors que l’expansion humaine avance.Un lourd silence, long de plusieurs secondes, s’installa. Le conseiller ne répondit rien, sans doute cherchait-il un moyen de contrer cette déclaration pleine de vérité. Ce n’était un secret pour personne, le Royaume n’était plus aussi grand qu’auparavant.
Voyant son interlocuteur silencieux, O’lendÿl continua, il savait son destin condamné et ne souhaitait pas simplement se taire en attendant la sentence.
-
Bientôt, ils cultiveront nos champs, défricheront nos forêts, possèderont nos femmes et des bâtards au sang-mêlé et impur joueront dans nos jardins.- Votre insolence devant cette assemblée est une honte envers notre peuple. Nous ne perdrons plus de temps avec votre cas. Le seigneur des Hommes réclamait votre tête en échange de la paix, sans doute pour la mettre sur une pique et la contempler chaque matin en sortant de sa couche. Nous sommes parvenus à trouver un accord concernant votre “cas”.
Le mage releva la tête, il ne s’attendait pas vraiment à être condamné à mort. Bien sûr, une majorité de hauts elfes voyaient ses actions comme une forme de trahison, mais une petite partie n’était pas de cet avis. Pour eux, il était un véritable défenseur de leur peuple, un patriote qui n’avait pas eu peur de se salir les mains pour défendre les siens. Le tuer, c’était courir le risque d’en faire un martyr, et personne ne voulait gérer ce genre de chose.
- Vous allez être emprisonné dans le plus sombre et le plus profond cachot de tout le royaume. Vous vivrez éternellement dans les ténèbres que vous convoitez tant. De puissants sortilèges vous seront réservés pour vous maintenir en vie de sorte que vous ne puissiez pas échapper à votre destin.
Emprisonné jusqu’à la fin des temps… Seul dans un trou rocheux, tel était son destin, la mort semblait en effet plus enviable à une éternité de solitude. Le conseiller continua.
- Le nom Aën’Ar-Feiniel sera désormais synonyme de félonie, vous jetez le déshonneur sur votre maison, sur votre père et sur son père avant lui, mais aussi sur votre descendance.
D’un geste de la main le conseiller fit approcher deux gardes, les deux combattants escortaient Ei’lonwy. Celle-ci tenait un nouveau-né dans ses bras, elle avait mis leur enfant au monde lorsqu’il était enfermé, personne ne l’avait tenue au courant, mais ce spectacle ne la surprit pas. Au moins, il aurait la chance de revoir sa femme et de connaître sa fille avant de disparaître.
- Le sang de l’apostat ainsi qu’une magie obscure coulent sans nul doute dans les veines de votre fille, nous ne pouvons courir le risque que l’engeance du père sème autant de chaos que lui.
Ei’lonwy ne s’attendait pas à cette déclaration, elle hurla et tenta de repousser le garde qui saisit le nouveau-né sans la moindre délicatesse. O’lendÿl vociféra et tenta de se redresser, mais il fut vite remis à genou par un garde qui le frappa à l'arrière de la jambe avec la hampe de sa lance.
-
Non ! Elle est innocente ! C’est un nouveau-né ! Elle n’a rien à voir avec tout cela, elle est innocente ! - Tout comme vos victimes. Emmenez-la !
-
Non… non… NON ! Le mage tenta de se redresser une fois encore alors que le garde quittait la salle avec l’enfant pleurant dans les bras. Ei’lonwy était effondrée et ne parvenait plus à se maintenir debout. Les larmes perlèrent aux coins des yeux de l’apostat, sa rage était si forte qu’il aurait été capable d’arracher le cœur du conseiller à mains nues. La seconde personne la plus importante du royaume s’approcha de lui.
- Faites-le disparaître de ma vue, qu’il rejoigne sa nouvelle demeure.
***
Un millénaire s’écoula. Un millénaire passé à vivre aux crochets d’une magie ancestrale chargée de le maintenir en vie jusqu’à la fin des temps, car tel était son destin. Durant toutes ces années passées, O’lendÿl avait goûté à de nombreux sentiments. Au début de son emprisonnement, il fut assailli par la colère et par l’envie de se venger. S’il avait eu la possibilité de pactiser avec un démon pour s’échapper, il l’aurait fait sans réfléchir, mais aucun ne vint lui faire pareille proposition. Il multiplia les tentatives pour faire appel à la magie sous toutes ses formes, mais celle-ci semblait rester sourde à son appel. Aucun sort, pas même le plus insignifiant de tous ne semblait fonctionner. Après des mois et des mois de tentatives et de recherche dans l’espoir de trouver la moindre faille, réaliser qu’il était bel et bien prisonnier sans aucune possibilité de s’échapper manqua de le faire sombrer dans la folie. Les jours devinrent des semaines, puis des mois et enfin des années. Il arrêta de compter les jours et perdit la notion du temps, ne plus être en mesure de comprendre l’écoulement du temps lui permit de ne pas se rendre compte de la durée de son calvaire. Sa “cellule” disposait d’un certain confort, il pouvait manger et boire à sa faim grâce au sortilège d’emprisonnement, il avait un lit dans lequel dormir lorsque la fatigue l’empêchait de se tenir debout, il avait même la possibilité de se laver, tout était fait pour qu’il puisse rester en vie dans des conditions acceptables. La routine s’installa, persuadée par l’idée de ne jamais pouvoir s’enfuir, son esprit parvint à passer outre toutes les émotions qu’il avait pu ressentir. L’amour, la colère, la tristesse, le désespoir… Tant de notion finalement abstraite qui n’avait plus leur place au sein de son être.
Son esprit soulagé de toutes émotions, le calvaire se mua en une longue attente O’lendÿl passait ses journées à réciter les incantations qu’il connaissait par cœur dans l’espoir de ne pas perdre là main… Depuis combien de temps était-il là déjà ? Impossible de le savoir, mais les livres qu’il pouvait lire étaient depuis longtemps usé.
C’est alors qu’il relisait pour la millième fois un ouvrage sur la dichotomie du bien et du mal qui ressentit quelque chose de puissant, une perturbation dans les courants magiques. Il se redressa d’un bond, car cette sensation n’avait rien de normal, ici il n’aurait jamais dû ressentir une pareille chose. L’elfe s’avança alors vers la barrière magique qui l’empêchait de quitter son lieu d’isolement. Pour la première fois depuis des centaines d’années, la barrière semblait faiblir, et il pouvait le ressentir. Tout autour de lui semblait faiblir comme si sa prison elle-même avait décidé de le libérer. D’un signe de la main il conjura la barrière et fit voler le peu de protection restant en éclat, et il s’effondra presque aussitôt. C’est le souffle coupé qu’il parvient à se remettre debout en s’appuyant sur le mur. Il n’avait pas pu lancer un sort depuis presque un millénaire, il était presque revenu aux premiers jours de son apprentissage. Bien que sa maîtrise lui faciliterait la chose, il allait devoir tout réapprendre… Mais pour le moment il devait sortir, qu’importe ce qui l’avait libéré, il ne comptait pas rester ici, il devait sortir, revoir le soleil, revoir le monde duquel il avait été banni. Mais à quoi devait-il s’attendre ? Comment le monde a-t-il changé depuis son emprisonnement ? Un pas après l’autre, il progressait vers la sortie de sa prison, animée par des choses qu’il n’avait pas ressenties depuis des lustres.