Le vent glacial s'engouffrait dans ses vêtements bien trop légers pour ce climat. Les gros flocons de neiges giflaient son visage fatigué. Des cernes marqués, les cheveux plaqués contre son crâne dans un mélange de sueur et de neige condensée, les dents qui claquent, les mains frottant inlassablement sa chair exposée à la météo. Il sentait à peine l'extrémité de ses orteils, de la neige jusqu'aux chevilles, et pour seule protection une vieille cape de voyage et ironiquement, la brûlure interne causée par Eien Kokai.
Il n'avait d'autres choix que de continuer à avancer. Les plaines sans relief de la banquise lui offraient un bien morne spectacle, qu'il n'avait de toute manière pas la force d'admirer. Rien à l'horizon, si ce n'est l'épais rideau de neige et la perspective de plusieurs jours de marche à venir. Il n'avait pas d'armes sur lui, la moindre rencontre avec une créature agressive sonnerait le glas de ses pérégrinations. Si la fatigue n'avait pas raison de lui avant cela. Une étrange et désagréable sensation grandissait dans le corps de Shokan. Ce n'était pas Eien Kokai, c'était différent. Là où la malédiction de Kar'Magûl se manifestait avec force, sans pitié, le mal qu'il ressentait à présent était plus discret, plus mesquin en quelques sortes. Ses jambes fléchissaient de plus en plus sous son propre poids, sa tête commençait à tourner.
Avant qu'il ne puisse s'en rendre compte, le Djöllfullinn avait chuté la tête la première dans la neige. Tout autour de lui devenait flou. Et au milieu du vent qui lui vrillait les tympans, une voix cristalline s'imposait par-dessus le vacarme :
Shokan... Qu'as-tu fait ?
Qu'as-tu fait ?
L'exilé s'éveilla en sursaut, les brûlures d'Eien Kokai, son fardeau, l'extirpant de force des bras de Morphée. Depuis combien de temps dormait-il ? Pas très longtemps, jugeait-il au vu de l'animation en-dessous de lui. Shokan avait pris une petite chambre dans une auberge située dans un massif que les locaux nommaient les Montagnes du Baldor. A priori, il se trouvait à quelques encablures de la cité de BaldorHeim, qu'on lui avait décrite comme la capitale naine de Dùralas. Avant d'entrer dans cette auberge, le Djöllfullinn n'avait aucune idée de ce qu'était un "nain". Mais depuis quelques heures, il avait pu remarquer que la taille moyenne des individus qu'il croisait avait fortement diminué. Il en avait donc conclu qu'un nain était tout simplement une personne de petite taille.
Il n'avait pas fait de vieux os dans la partie taverne de l'auberge, réservant une chambre aussi vite que possible et s'y enfermant illico. Shokan était toujours aussi réticent à se mêler aux autres. Depuis qu'il vagabondait sur ces nouvelles terres, il avait croisé des gens qui ne lui ressemblait pas, entendu des langues qu'il ne comprenait pas... Il se sentait perdu, mais sa crainte de causer du tort à autrui ne s'était pas estompée. Il n'irait pas à BaldorHeim. Dès le lendemain, il reprendrait la route, évitant soigneusement les murs de la cité, dans l'espoir de trouver un coin tranquille où il pourrait vivre sans craindre de voir ses pouvoirs détruire quoi que ce soit.
Cependant, alors qu'il se recouchait dans son lit, le Djöllfullinn perçut, de plus en plus distinctement, une douce mélodie s'élever depuis la taverne. Le brouhaha des conversations semblaient s'être un tant sois peu apaisé, pour laisser place au barde qui devait se produire ce soir-là. Poussé par la curiosité de cette belle mélodie, Shokan décida de quitter sa couche et de descendre afin de mieux écouter le musicien.
Il était âgé. Il s'était assis seul, à une table excentré de la taverne, tandis que ses doigts dansaient sur son luth, produisant une douce mélodie qui berçait chaque auditeurs. Moi-même, les notes sublimes me transportaient dans mon village natal. Je revoyais ma fille faire ses premiers pas, maladroits, peu assurés. Je revoyais le visage empli de fierté de ma femme. Je me plongeais dans ces merveilleux souvenirs... avant de secouer la tête avec vigueur. Ce temps là était révolu, et je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même. Sans réfléchir, je décidais de sortir prendre l'air. Le tavernier me héla :
Hé ! Vous partez déjà ?
Je reviens dans une minute. Répondis-je calmement. Lorsque je passait à hauteur du barde, je lui soufflais : De bien belles notes que vous jouez, monsieur.
L'air glacial des hauteurs des montagnes glaça les larmes qui commençaient à couler sur mon visage.